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Les turqueries et l’orientalisme

 
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David Vatteville
Grand Maître


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MessagePosté le: 14 Jan 2008 13:09    Sujet du message: Les turqueries et l’orientalisme Répondre en citant

Les turqueries et l’orientalisme : à l’époque baroque et son influence dans la musique française

Petit voyage retraçant l’arrivée des instruments à percussions qui correspondent aux ancêtres de la batterie, ou comment les turqueries et l’orientalisme à l’époque baroque ont influencé la musique française.

Attention ! Ce texte est une démarche musicologique dont la source est la musique savante française. Il ne faut pas perdre de vue que les gueux et les nobles n’avaient rien en commun. Nos ancêtres (les gueux) utilisaient des instruments à percussion depuis le Moyen Age lors des fêtes ou des veillées. Musique vivante, elle s'exprimait exclusivement dans une tradition populaire et orale.

Je ne développe pas ici l’arrivée au Moyen Age des percussions diverses ni de tout un tas d’instruments, notamment transmis avec l’invasion arabe en Espagne, puis leur installation dans la péninsule durant 700 ans. Il faut bien comprendre que dans le pays Basque, le Béarn, la Provence, …. De nombreux instruments à percussions existaient, mais ils s’exprimaient dans une tradition orale, et n’avaient de réalité que jouxtée aux rythmes de la vie et des saisons des peuples qui composent la France (n’oubliez pas que nous ne parlions pas les mêmes langues, à titre d’exemple, dans ma région d’origine, le parlé normand de Rouen était totalement différent du parlé normand de Caen…).

Suite logique d'une soutenance de mémoire et d'entretiens, pour et avec une amie qui présentait un sujet sur "les turqueries et l’orientalisme à l’époque baroque et son influence dans la musique française". Le but est donc de partager le fruit d'un travail collégial et de recherches de sources précises et rares. Extraits de ce mémoire, l'article propose les extraits concernant les percussions.


C’est le corps militaire des Janissaires qui lance la « vibe »

C’est le sultan Mourad I (1359-1389) qui créa le corps des Janissaires. Ce corps militaire qu’il décida de mettre en place en 1362 se composait non seulement d’enfants capturés dans les batailles mais aussi d’enfants enlevés systématiquement aux peuples chrétiens soumis par les armes à la domination ottomane.

Après une éducation religieuse et militaires, ces enfants oubliaient vite leur liens du sang pour devenir des mercenaires dévoués au sultan. Durant cette éducation, une sélection selon leurs capacités leur donnait la possibilité de devenir mercenaire ou même homme d’état. La possibilité leur était également offerte de pouvoir devenir Grand Vizir au sein de cet immense empire, savant ou artiste reconnu. Ces perspectives transformèrent ces enlèvements d’enfants qui devaient sans doute êtres forts cruels, en filière privilégiée en ce qui concerne de nombreux domaines (affaires d’état, guerres, sciences, protocoles).

Les traités d’alliance et d’amitié qui existent depuis François I°, entre le roi de France et le sultan ottoman, favorisent les échanges commerciaux et politiques, mais surtout cette alliance permet à la France et à l’Empire ottoman de lutter contre leur ennemi commun, les Habsbourg. Des ambassadeurs permanents résident à Constantinople. Ces envoyés du roi de France parcourent la Turquie et les pays sous domination ottomane pour apporter à leur souverain de nouvelles curiosités. Des ambassadeurs de la Porte( nom donné à Istanbul) sont également envoyés en France. Le 10 janvier 1742 à la Galerie de Glaces, Louis XV et sa cour accueillent l’ambassade conduite par Said Effendi, venu déclarer au roi de France que son maître, le Grand Seigneur, tenait à affirmer l’ancienne et constante amitié qui liait les deux Empires. La réception de l’ambassadeur, n’a été précédée que de quelques-unes (l’envoyé du Siam en 1686, l’ambassadeur persan Riza Bey en 1715 et Mehmet Effendi en 1720).

Fondés par l’Empire ottoman, dès le XIVe siècle, les Janissaires représentaient la principale force militaire turque. Le mot Janissaire vient de « yeni ceri », qui signifie, « nouvelles troupes ». Ils furent la gloire du Sultan et assurèrent ses conquêtes.

La première fois que cette musique fut entendue par des occidentaux, ce fut lors des batailles, des croisades et des campagnes ottomanes en Europe. C’est cette première impression que les Européens ont eut de la culture turque, qui va faire que le symbole de cette culture soit représenté par un guerrier belliqueux.

La musique militaire qui prima avec les corps d’élite de l’Empire ottoman était connue depuis le XIVe siècle, sous le nom de «mehter* ». Sur les champs de bataille, les musiciens restaient près du Vizir, formant un cercle ou un croissant autour ou «mehter baçi ». Cet orchestre permettait aux janissaires à garder leur rythme de marche. La musique participe aussi d’une tactique militaire, visant à déstabiliser l’adversaire, à jouer sur son état psychologique. La tradition qui consiste à symboliser le pouvoir par le son des tambours est issue de l’Asie centrale, patrie d’origine des Ottomans. Les écrits d’Orthoun (730) qui font déjà mention des instruments de percussion, sont utilisés dans le dessein. Les sultans d’Orient étaient toujours accompagnés par des ensembles de percussions appelées «Tabl-Hane » ou « Nowbet-Hane ». C’est dans le cadre de cette tradition, qu’à l’instigation du sultan Seldjoukide Mes’oud, débuta la tradition de la musique martiale chez les Ottomans.

À l’image de la gloire naissante de l’Empire ottoman le Mehter des Janissaires devint de plus en plus majestueux. Par le fait qu’il représente le pouvoir, le Mehter était tout aussi honoré que respecté. Plus tard, par autorisation du sultan, chaque dignitaire de l’Empire ottoman fut honoré par l’attribution d’un Mehter. Mais avec une hiérarchie bien précise qui se caractérise par le nombre de chacun des instruments qui le compose : le pouvoir du sultan est représenté par le chiffre 9, ou un multiple de 9 pour chacun des instruments ; le Grand Vizir était représenté par le chiffre 7 et le Bey par le chiffre 3.

Certains historiens turcs expliquent que le mot « mehter » provient du mot perse « mahi-ter » qui signifie «nouvelle Lune » ou «croissant » et se réfère à la formation des musiciens. D’autres sources signalent que ce terme désigne le «grand orchestre » des troupes, et qu’il proviendrait du mot « mihter », se traduisant littéralement par «fantassin ». Ainsi le mot même de Mehter fait référence à l’ensemble autant qu’au style de musique.

Voyons maintenant qu’elles ont été les caractéristiques du Mehter qui furent le plus facilement identifiées et quelquefois même, et les instruments qui la jouent ont un timbre très incisif. Les cymbales sont utilisées la majeure partie du temps, ainsi que plusieurs types de tambours qui jouent les «subdivisions » du temps principal, sur différents modes rythmiques. Le système des modes est complexe et varié pour des oreilles occidentales. Les habitudes musicales sont différentes. La métrique peut-être irrégulière (5/4), mais le rythme initial des mélodies est à peu près toujours basé sur trois notes jouées au niveau de la pulsation de base. Les mélodies sont caractérisées par des formules orientales très rapides. Enfin les pièces sont proches du rondeau dans le sens où ce sont des pièces avec un grand nombre de sections répétées.

C’est l’effet psychologique de la musique, et la peur qu’elle engendre qui marqua les Européens. L’autre fonction était de motiver les troupes turques, en maintenant leur moral. Le caractère incisif et précis du rythme, participe de cette peur psychologique, mais pas seulement, car elle suscite également le respect voire l’admiration.

Le détail des percussions

Voyons maintenant quels sont les instruments utilisés par les Janissaires. Le seul instrument mélodique qui est utilisé dans le Mehter, est la "Zourna", ancêtre du hautbois, appelé au XVIIIe siècle « corne turque ». Ensuite le "borou," qui sont des cornes de métal qui servent à tenir le son des toniques selon le mode joué.

Les kous sont deux grosses-caisses en cuivre couvertes d’une fine peau de chameau dont l’une donne un son plus bas que l’autre. Cet instrument est la base des instruments de percussion du fait de sa taille. Des tailles qui varient selon les montures sur lesquelles elles étaient fixées : éléphant, cheval ou chameau. Une paire de "kous", utilisée du temps de Soliman le Magnifique au XVIe siècle ,se trouve aujourd’hui au musée militaire d’Istanbul ; chacune des "kous" a un mètre cinquante de diamètres.

Le "davoul" est un instrument fait d’un grand cylindre en bois recouvert de peau des deux côtés et joué à l’aide d’un marteau et d’une baguette en bois.

Le "nakkares" sont des timbales faites en cuivre recouvertes de peaux particulièrement tendues pour donner des sons aigus. Les "nakkares" sont des "kous" en miniature.

Les cymbales "zil" ou "tcheng" ont une taille particulièrement grande et étaient utilisées en temps de guerre. La fabrication de cet instrument était très développée dans l’empire où l’un des sujets (arméniens) fut honoré par le sultan en 1623 pour la découverte d’un nouveau procédé de fabrication qui donnait un son plus brillant aux cymbales. Il s’agit de Kenope Zildjian, dont les descendants perpétuent encore aujourd’hui avec succès cet art dans le monde entier.

Enfin, les "tchogan" qui étaient des bâtons sur lesquels de nombreuses clochettes étaient suspendues et secouées par des chanteurs pour accompagner les percussions.

Plusieurs sources précisent quels sont les modes d’utilisation des percussions « turques » dans la musique française. Il est tout de même notable, que les occidentaux utilisent les percussions à la manière des Janissaires. En effet en 1657, nous trouvons des tambours dans certaines troupes à cheval et en particulier chez les Mousquetaires. En 1663, les Mousquetaires n’ayant plus de trompette, ils les remplaçaient par des tambours quant ils servaient à cheval. En 1665, on pouvait trouver chez les Mousquetaires, cinq tambours, et trois hautbois par compagnie. Les tambours scandent des messages rythmiques à l’adresse de l’infanterie. On disait « battre la Diane », « aux champs », « la marche », « la fricassé », « la chamade »… En 1691, les régiments prenaient une régie pour le timbalier et l’habillaient à la turque, et lui faisaient monter un cheval blanc. Le timbalier avait le rôle de parlementaire.

Petite précision

Un aspect important concerne les timbres des instruments et c’est l’utilisation des instruments à percussion qui offre les caractéristiques les plus remarquables.

Les cymbales, mais surtout les timbales n’étaient plus utilisées en Europe depuis la fin du moyen âge, retiennent une attention particulière : en effet le Mehter a permis la réintroduction des cymbales et des timbales en Europe. Pas vraiment celles des tambours car ils ont toujours été cités dans les descriptions des Européens, l’autre nom pour les Mehter étant Davulhane ou «maison des tambours ».


Il est tout de même notable, que les occidentaux utilisent les percussions à la manière des Janissaires. En effet en 1657, nous trouvons des tambours dans certaines troupes à cheval et en particulier chez les Mousquetaires. En 1663, les Mousquetaires n’ayant plus de trompette, ils les remplaçaient par des tambours quant ils servaient à cheval.

En 1665, on pouvait trouver chez les Mousquetaires, cinq tambours, et trois hautbois par compagnie. Les tambours scandent des messages rythmiques à l’adresse de l’infanterie. On disait «battre la Diane », «aux champs », «la marche », «la fricassé », «la chamade »…

En 1691, les régiments prenaient une régie pour le timbalier et l’habillaient à la turque, et lui faisaient monter un cheval blanc. Le timbalier avait le rôle de parlementaire.

Nous pouvons voir un certain nombre de ces instruments sur les peintures et croquis d’époque : Femme turque au tambourin, « Le concerto turc », par J. E. Liotard, ou bien « Scène de danse turque » accompagnée par un petit orchestre (anonyme XVIIe siècle)

En 1626, dans « Le ballet de la Douairière » de Billebahaut, un jeu de gongs est allié à quatre cornemuses et à un ensemble de guitares.

En 1661, il est fait état de tambours de basque dans Les Facheux, comédie ballet de Molière : « …Monsieur, ce sont les masques, qui portent les crins et les tambours de basque ». Lors du célèbre carrousel, les tambours et les timbales, trompettes et hautbois, constituaient l’harmonie guerrière.

Les percussions, tambours, tambourins et timbales, apparaissent comme le complément des sonneries éclatantes des vents, les musiques écrites de l’époque, semblent, toujours selon Jean-Claude Tavernier, le confirmer.

En 1671, l’orchestre utilisé par Lully dans le Ballet des Ballets, se compose, outre les timbales, de plus de cinquante violons, six flûtes, quatre hautbois, deux bassons, huit trompettes et un trombone. Ce compositeur n’hésitait pas à utiliser, en plus de l’orchestre «classique », des instruments–accessoires, avec des sonorités particulières.

On trouve dans ses opéras des indications précises quant à l’utilisation de tambours, de castagnettes, de tambours de basque, de trompe de chasse, de trompette et de timbales, ainsi que des fifres. Les roulements de sept cent tambours se font entendre dans Psyché. De plus, il utilise, comme nous l’avons dit dans le chapitre précédent, des instruments turcs de la collection royale, pour certaines de ses œuvres.

Nous savons grâce aux livres de comptes des Tuileries, que le 11 mars 1719, un achat important d’instrument de musique avait été fait pour Le Bourgeois gentilhomme directement en Turquie. La commande comportait : « Une cymbale avec sa baguette (2 livres), une paire de castagnettes peintes en façon de la Chine (1 livre, 5 sols), deux tambours de Derviches (6 livres), une paire de grosses castagnettes (1 livre, 10 sols), un tambour (1 livre, 10 sols). »

De même qu’en 1720, les comptes de la maison du roi, pour les Menus Plaisirs, plus précisément pour l’orchestre de l’opéra, font référence à une commande en Turquie de : « Huit tambours à manches garnis de leur peau (8 livres), huit baguettes pour tambours (4 livres), neuf tambours de basque (3 livres, 12 sols), deux paires de grosses castagnettes peintes à la façon de Chine, garnies de grelots (30 livres), et de quatre paires de castagnettes moyennes (24 livres). »


© 2007-2008 David Vatteville

Remerciements à http://www.ladrummerie.com

Crédits photo : Chamberlain of Sultan Murad IV with janissaries © G. Jansoone.

Un ouvrage fort intéressant (bien qu'une réédition revue et corrigée serait nécessaire. ndlr), de Jean-Claude Tavernier intitulé "A propos de la percussion ..." , nous apprend plus précisément quels sont les modes d’utilisation des percussions «turques ».

Dès que sa pulse, y'a de la vie !

Description : Chamberlain of Sultan Murad IV with janissaries © G. Jansoone
Chamberlain of Sultan Murad IV with janissaries © G. Jansoone
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