François Kokelaere


Inscrit le: 24 May 2002 Messages: 355 Localisation: Planète Terre
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Posté le: 31 Oct 2002 16:52 Sujet du message: Quatrième épisode : les belles années |
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Histoires Africaines ou les pérégrinations d'un petit blanc en Guinée
Quatrième épisode: les belles années
A la fin de la séance, Frankis demanda à Doriane:
" Avec quelle danseuse voulez-vous travailler ? "
Elle désigna un peu génêe Mamadama Camara qui brillait au sein du ballet d'une présence éclatante. Elle était de plus lettrée, parlait parfaitement français, ce qui simplifiait d'autant les communications.
" Tu as choisi la meilleure " confia-t-il plus tard à Doriane.
" Quant aux percussions, ça c'est Koungbanan. Condé voilà ton apprenti " dit-il me désignant du regard. Il savait ce qu'il faisait, le bougre.
Les semaines passent et un beau jour, par acquis de conscience, nous décidons de passer à l'Ambassade de France. Ministère de la Culture, Ambassade, tout ça c'est pareil, n'est-ce pas ? On est français alors allons saluer nos cousins, on verra bien. Mission Française de Coopération et d'Action Culturelle. Rien à voir avec le Consulat et l'Ambassade. Mission, missionnaire, habitée d'une mission. Coopération, du verbe coopérer, travailler ensemble dans la même direction. Action culturelle, agir pour la culture.
" Habité d'une mission pour travailler ensemble et en agissant pour la culture... "
Ah la belle époque, les années Mitterrand, le temps où la France avait une politique culturelle en Afrique. Le temps béni où sa mission était d'agir ensemble pour la culture et où elle savait s'en donner les moyens en terme de financement, lâcher des sous et surtout, en termes de compétences humaines car chacun sait que l'argent ne résout rien si on n'a pas les hommes pour le gérer.
Monsieur Alain Sancerni, Conseiller Culturel auprès de la Mission Française de Coopération et d'Action Culturelle nous reçoit, sans rendez-vous. La porte de son bureau est grande ouverte. D'emblée, nous sentons que le bonhomme est chaleureux et ne se la joue pas. La simplicité naturelle des grands intellectuels. Agrégé de philosophie, mazette! Ca ne blague pas chez les " conseillers-culs " comme on les appelle. La coopé française ne recrute pas dans le bas-clergé. Un agrégé de philo ne peut pas être complètement mauvais surtout quand il est marié avec une femme éthiopienne, noire. Si, si, il y a en a quelques uns, ce n'est pas interdit au sein de la grande boutique, bon, ce n'est peut-être pas très bien vu et pas très bon pour la promotion mais c'est autorisé. Il est de plus en plus sympathique ce Sancerni. Le courant passe immédiatement d'autant plus que le sémillant fonctionnaire cherche des projets à soutenir. Il est vrai qu'en cette année 87 en Guinée, le-dit Conseiller se sentait bien seul, bien isolé sur la planète extra-terrestre " temps d'après Sékou Touré ".
Ah, les hommes de " gauche ": cultivés, brillants, intelligents, expérimentés, ouverts, visionnaires, tout ce qu'on aime chez les intello-socialos. Tout ce qu'on recherche désespérément chez les fonctionnaires de " droite " ou chez les tiédasses du " centre ".
Accoler le mot " culture " à des gauchos, c'est faire oeuvre de pléonasme. Tout socialo est cultivé ou fait semblant de l'être. Tout socialo a une fibre artistique ou fait semblant de l'avoir. A l'inverse, dans la forteresse droitière, " culture n'est qu'un concept agricole " comme m'avait dit un jour un chef de mission au nom à la consonance italienne qui se croyait malin. Et la cohabitation n'avait pas encore commencée...
Ah, les braves gens qui avaient compris que la culture et les arts pouvaient être un formidable vecteur de développement. Surtout en Guinée où l'autre avant, le grand éléphant, les avait tant utilisés pour servir son idéologie. Sans parler du velours du retour médiatique, la culture et les arts, quoi de plus porteur ? " Real politique " oblige.
Début des années 90 en Guinée, les français n'étaient pas nombreux dans le microcosme de la culture et des arts mais ils étaient partout. Les petits blancs fleurissaient comme les marguerites au printemps. Mûrs comme les mangues après la pluie du même nom. Quelques gouttes d'eau et c'est parti. Ca tombent des arbres par milliers. Bel arbre que ce manguier, rustique, pas difficile, pas d'entretien et il fait même de l'ombre pendant les jours de fortes chaleurs. La petite réconciliation après le grand malentendu d'Août 58.
A la moindre inauguration, le plus petit concert dans les maquis branchés, dans les anciennes permanences du parti unique (ça pour être unique, il était unique le PDG - Parti Démocratique de Guinée -), dans les salles communales perdues au fin fond des quartiers, la France occupait son terrain de prédilection, la Culture et les Arts, Monsieur. Ca c'est la France! Pas besoin de centre culturel, la ville entière était un immense centre culturel français. L'état guinéen donnait à ses fonctionnaires un salaire tellement riquiqui qu'il leur permettait de subvenir à leur transport, au prix de la cigarette et au montant d'un sac de riz pour le reste, il fallait qu'ils se débrouillent, attribuait à la DNC (Direction Nationale de la Culture) l'équivalent en francs lourds de zéro peau de chagrin, la France finançait le reste. Cent et un projets, tous plus cinglés les uns que les autres, du plus petit ancré dans le quartier au plus prestigieux avec les ensembles nationaux. Je vous le dis, les socialos assuraient grave sous l'égide de Tonton.
Ah les braves gens, brillantissismes intello-socialos, oui je les aime, qui n'avaient pas peur d'aller boire des " skoll " (bière locale) à la bouteille dans les maquis insalubres, de laisser tomber la cravate et la chemise à manche courte réglementaire pour s'enorgueillir d'un tee-shirt ombré sous les aisselles et qui puait la sueur à une heure tardive de la nuit. Il allait chercher la culture là où elle est, là où les hommes vivent, là où ça pue, là où ça boit, là où ça gueule, là où ça groove. Là où les gens sont " fiers d'être des nègres " comme ils disent, ceux qui ne passent pas leur journée à minauder auprès du patron blanc pour lui soutirer quelques francs lourds aussi vite dépensés, ceux qui sont prêts pour quelque argent facile à servir de faire-valoir à un fonctionnaire français qui doit à peine justifier son salaire dithyrambique par quelques résultats significatifs.
La culture est bien dans les quartiers, dans les salles de répétitions, là où les gens vivent, là où ne vont jamais les blancs! La culture est celle qui échappe aux institutions, à la plage de Rogbane où des milliers de gamins rappent au son d'une sono nasillarde poussée à fond, au plus profond des quartiers où les mêmes enfants se cassent les mains sur les djembés et dansent à même le béton, à même la terre, avec une passion extraordinaire que leur ont transmis les anciens. Anciens des ballets, anciens combattants du militantisme artistique. Quand on a besoin d'un espace pour célébrer une cérémonie vous croyez qu'on va louer une salle en Guinée ? Pas du tout. On sort les bancs dans la rue, on la bloque et les voitures n'ont qu'à faire le tour si elles veulent passer. Magie de l'informel érigé en pratique quotidienne. C'est pas un peuple magnifique, ça ?
" Est-ce que le jazz est né dans les centres culturels ? "
Mais quand on l'enferme dans des boîtes cette même culture, n'est-ce pas déjà la forme la plus insidieuse d'un néo-impérialisme rampant ? (whaou, la phrase qui tue...). Et c'est un bon petit gaulois qui vous le dit. Mais nous et tous nos petits copains, nous aimons tant exporter les modèles dont nous n'avons pas encore appréhendé les limites. Mondialisation qu'ils disent, nos copains. Modèles économiques, " on vous prête des sous mais il faut vous inscrire dans un processus démocratique ", pour ce faire on va vous acheter vos matières premières à vil prix, vous fourguer nos OGM, vous vendre quelques armes afin que vous puissiez massacrer vos opposants et maintenir vos populations juste au-dessous du seuil acceptable intolérable de souffrance, nous allons fermer les yeux sur l'enrichissement éhontés de vos dirigeants, mais soyez sages, soyez de gentils petits africains bien inféodés au monde " civilisé ". La civilisation dans tout cela, on la cherche encore... Modèles éducatifs, ça l'éducation on connait, tant et si bien que la plupart de nos instits sont dépressifs et que nous ne savons plus quoi faire avec les gosses des banlieues. Modèles en tous genres. " Dites-nous quel est votre problème, nos experts sont là pour vous donner les solutions ". Nos grands donneurs de leçons, nos détenteurs du savoir universel applicable à toutes les situations, nos formidables missionnaires du prosélytisme monothéiste, capitaliste, libéraliste, mondialiste et tous ces mots en iste qui nous pourrissent la " viste "! Le bien ou le mal, nous avons ce qu'il vous faut au catalogue.
Mais en fait, entre-nous, quel est le problème de tout homme normalement constitué sur cette terre ? C'est bien ce qu'il a à gagner dans l'affaire qui l'occupe. Pour lui, pour sa famille, pour son pays, pour ses convictions, pour son délire, pour ses fantasmes, pour tout ce que vous voulez mais pour lui. Les autres, il s'en fout! Il n'y a qu'un sens qui prévaut sur notre jolie planète bleue: le sens unique. " Tout pour ma pomme ". Le reste, les restes, vous vous les partagerez s'il y en a. C'est toujours les mêmes schémas que nous reproduisons comme si notre souhait le plus cher était que rien ne change et surtout pas nos petites habitudes. Et tout cela est merveilleusement bien ficelé, bien huilé. " Pas de panique, la situation est sous contrôle. "
L'homme est le premier de tous les prédateurs et tout cela finira en beauté quand il s'auto-détruira. Il sera alors son propre prédateur. Même la destruction de sa propre espèce il ne la laissera pas aux autres! C'est vous dire à quel genre de bestiole nous avons à faire! Alors l'Afrique dans tout cela...
Premier épisode: pérégrinations d'un petit blanc en Guinée
Deuxième épisode: le voyage en Guinée
Troisième épisode: premiers contacts avec la culture guinéen
Cinquième épisode: la rencontre |
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Mais qui est François Kokelaere ?
Description : Aboubacar Fatouabou Camara - Photo Jean Claude Maniez
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Description : Gbanworo Keïta en 88 - Photo Roman Boutic
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